Une voix grave à l’accent italien murmure doucement près de moi. Elle m’est délicieuse à l’oreille.
— Mitto agelum meum ante te, a dit Michel ! Tu ne dois pas craquer, accroche-toi ! Tu vas devenir écrivain, me chuchote-t-elle.
Je le vois. Il est plutôt grand, bel homme, le visage carré, le cheveu jais, l’œil noir, il porte un costume de soie grise, élégance d’un autre siècle, et une chemise blanche. Il lisse de grandes ailes blanches qui lui tombent dans le bas du dos.
— Qui es-tu ? je demande en le fixant avec les sourcils au plafond.
— Je suis ton Ange Gardien, me répond le bellâtre avec un sourire charmeur.
Je reprends la respiration que j’avais interrompue durant quelques minutes.
— Où est ma mère ?
— Pas loin, juste à côté.
— Hier, quand ils m’ont amené ici, une femme en blanc a dit que je ressemblais aux anges qui étaient sur un tableau accroché sur un mur dans un couloir. Ils avaient bien des ailes, mais ils étaient plus jeunes… le visage rond, plus enfantin, les cheveux blonds. Tu ne leur ressembles pas.
Penché sur ma couveuse, il m’explique :
— Nous prenons l’apparence que nous voulons et pour me présenter à toi, j’ai choisi de reprendre celle de mes trente ans. Époque de mon apogée. Juste pour te donner l’envie de grandir car si tu te laisses aller à mourir maintenant tu deviendras un ange comme tu les as vus, blond bouclé avec une harpe à la main ou une trompette. Ou bien encore avec un arc distillant tes flèches aux couples d’amoureux. Boulot, métro, dodo.
Tu poseras pour l’éternité : Titien, Donatello, Conegliano…
— Donate quoi ? Coneto quoi ?
— Donatello, Conegliano. Des peintres Vénitiens, Florentins. Le tableau que tu as vu est probablement signé par l’un d’eux. Ils ont martyrisé, au nom de l’art, pas mal de chérubins. Ne pas bouger pendant des heures donne des crampes terribles. Tu auras à jamais la fesse molle et le jambonneau potelé.
— Désolé, je n’y connais pas grand-chose, mais vraiment, tu n’as rien des anges que les Florentins peignaient sur leurs fresques.
— Cesse de m’interrompre s’il te plaît, me dit-il d’une voix grave. Tu as beaucoup plus drôle à faire que de mourir. Tu seras grand, fort, beau, et pas plus idiot que la moyenne de tes congénères. J’en ai reçu l’assurance en haut lieu, alors mon jeune ami, tu dois vivre sinon, je devrais t’accompagner là-haut et si tu meurs, on me donnera la garde d’une ouvrière du Pérou ou Dieu sait quoi. Elle fabriquera des chaussures à l’usine toute la journée et ma principale préoccupation sera de veiller à ce qu’elle ne se pique pas avec l’aiguille pour lui éviter le tétanos. Elle n’écoutera rien des intuitions que je lui enverrai. Levée à cinq heures, travail à la chaîne jusqu’au soir, une soupe de haricots puis au lit. Trop fatiguée pour rêver. Et rebelote le lendemain. Remarque, elle ne pourra pas faire autrement, son salaire servira juste à nourrir ses frères et sœurs, puis ensuite ses propres enfants. Elle décédera sans être jamais sortie de son village. Moi, j’aime les plaisirs, les arts, les femmes, et les voyages. Alors, s’il te plaît, fais un effort. Cramponne-toi, tu verrais les jambes des filles en cette saison, un régal. Elles sont cuivrées comme de l’or, leurs yeux sont des diamants remplis de soleil, leurs visages éclatent de toute la chaleur de leurs envies.
Il s’interrompt, songeur, visiblement plongé dans sa mémoire. Après un court instant, il reprend, autoritaire, raide comme la justice.
— Et puis, tu dois absolument goûter le vin, les gibiers, le pâté de macaronis, le foie d’anguille…
— Ah ? Le foie d’anguille ?
— Au fait, je me présente. Mon nom est Giacomo Giovanni Casanova, chevalier de Seingalt, pour te servir, conclut-t-il en se courbant légèrement vers l’avant.
Je l’observe un peu étonné, il me laisse un peu dubitatif. Il ne fait pas très sérieux avec son accent italien. Comme s’il avait deviné mes pensées, il reprend sur le ton de la confidence :
— Je t’avoue qu’ils ont longuement délibéré avant de m’accorder mes ailes. J’ai toujours eu la foi et j’en ai, à maintes reprises, donné des preuves flagrantes. N’ai-je pas servi le seigneur ? N’ai-je pas été abbé ? J’ai assisté Béline, mon premier amour, atteinte de la petite vérole que tout le monde avait laissé seule, à mon péril puisque j’en ai gardé des traces sur le visage toute ma vie. J’ai sauvé le sénateur Bagradin à Venise, et tant d’autres actes que l’humilité me défend d’énumérer. Toutefois, je t’accorde que certains de mes écarts ont été jugés durement. Et, si depuis ma mort tu n’es que ma première mission, je ne te le cacherais pas : c’est que j’ai passé quelques siècles au purgatoire afin d’y expier mes péchés. Mais les expériences de ma vie sont finalement apparues à mes juges comme de réels atouts pour accomplir cette mission de protection qui demande un peu d’expérience. Blaise Cendras n’a-t-il pas écrit sur moi que je connaissais tout le monde ? Les gens et les choses, la façon de vivre dans les différents pays d’Europe ? Les routes des hostelleries ou des châteaux, les bordels, les tripots, les chambrières n’ont pas de secret pour moi, pas plus que les filles de banquiers, l’impératrice de Russie ou la reine de France que j’ai interviewé. La police s’est parfois méprise sur mon compte en pensant que j’étais un escroc, mais je fréquentais aussi bien les salons, que les chanteuses d’opéra. J’ai vécu en philosophe, mais je suis mort en chrétien. Et puis, le premier commandement n’est-il pas « aime les autres comme toi-même ? » Or, j’ai aimé les autres bien plus que moi-même, je n’ai jamais cherché qu’à faire le bien. J’étais à tu et à toi avec les ouvriers et les artisans, avec le prince de Ligne ou l’abbé de Bernis.
Puis, poursuivant d’une voix ferme, sûr de son fait, il me prédit :
— Tu seras écrivain ! D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que l’on t’a confié à moi. J’ai moi-même commis quelques ouvrages restés dans la littérature comme des empreintes de mon époque. « Les hommes et les amours remarquables sont sauvés par les poètes et les écrivains de l’oubli plus impitoyable que la mort ». L’Arioste.
— L’Ari quoi ?
— L’Arioste, le plus grand poète d’Italie, enfin selon moi, dit-il la main sur le cœur.
Je ne vais probablement pas m’embêter et ma vie peut être assez marrante avec une telle sentinelle, mais lorsqu’on est bébé, on braille, on pisse et on mange. Et là, j’ai faim.
— C’est bien joli tout ça, mais moi, je souffre, alors aide-moi s’il te plaît. Mon estomac n’est pas fini et je ne peux rien avaler : tu as vu mon poids ? Si tu veux que j’écrive, je dois d’abord vivre.
— Je sais la souffrance, je vais t’aider, j’ai bien connu cela. Comme toi, enfant, je ressemblais à un squelette. À l’époque, on m’a fait jurer de garder le silence, mais il y a prescription.
J’écoute sa voix suave.
— Bambino, très malade, j’ai été soigné par une sorcière à Mulan. Une île proche de Venise. Elle était en liaison directe avec Léon. Le pouvoir des sorciers a toujours existé, mais leur principal pouvoir est, justement de nous faire croire qu’ils existent. Les plus grands remèdes ne se trouvent pas toujours dans les pharmacies mais souvent au fond de nous-même*. Aujourd’hui, vous ne croyez plus aux sorciers, et c’est bien dommage, car ils étaient un lien utile entre nous et vous.
— Qui est Léon ?
— Mon ange gardien de l’époque, un sacré personnage.
— Je veux bien t’écouter, mais as-tu un plan ? je demande un peu inquiet.
— Bien sûr ! Tu en prendras connaissance peu à peu, en temps et en heure. C’est encore trop tôt, tu dois d’abord te sortir d’affaire.
Le subordonné de Gabriel ne me semble pas très sûr de lui. Mais son œil est rieur quand il rajoute à voix basse, appuyé sur son avant-bras, au-dessus de ma couveuse.
— Je vais t’aider !
Puisque mes veines éclatent sous les seringues trop grosses, Giacomo insuffle l’idée au médecin de tenter une dernière piqûre directement dans la tête.
La manœuvre est délicate sur un crâne de grand prématuré. L’homme de l’art semble hésiter.
Il est devant un choix difficile : doit-il donner suite à l’idée qui vient de germer dans son esprit, ou ne pas prendre le risque ? Quel chemin prendre ? À sa droite, se trouve le plateau avec la seringue, à sa gauche, la porte donnant sur le vestibule, où il pourra se laver les mains, enfiler son costume civil et prendre la route pour rentrer chez lui manger le pâté de macaronis que sa femme lui a peut-être préparé, et dormir. Après tout, il a si peu de chance de me sauver. Ma mort ne sera que celle d’un prématuré de plus. Giacomo insiste encore une fois. Je le sens fermer les yeux pour se concentrer et diriger la main du chirurgien.
— De toute façon, il n’y a plus d’autres alternatives, dit mon ange avec conviction. Soit, l’opération réussit et tu continues à lutter pour ensuite visiter la vie avec délectation, soit, le vieux Macaon échoue et je te raccompagne ensuite aux portes du paradis où tu feras potiche avec un arc à la main pour l’éternité.
Je n’ai pas le choix, mais je sens qu’on va encore me faire mal. J’ai peur. Je braille. L’homme de médecine ouvre le clapier de verre. Ses mains gantées me touchent, le contact est froid. Je vois l’aiguille, je sais que je vais souffrir. Je sens Giacomo à mes côtés, ça me rassure.
C’est fini, le liquide a été injecté. Il a eu la main heureuse. Le choix était le bon. C’est un succès. Le vieux referme la porte de la couveuse. Le palliatif à une ingurgitation normale de toute alimentation dure plusieurs jours. Je m’habitue à la douleur.
Quelques semaines plus tard, mon estomac a fini de se former, je régurgite encore souvent mes aliments, mais je pèse à présent plus de trois kilos. Mes yeux sont bleus, mes sourcils ont poussé, mes ongles aussi. J’ai un léger duvet blond sur la tête. Ma sentinelle reste près de moi à me raconter qu’il a été tour à tour : secrétaire, soldat dans l’armée vénitienne, prêcheur, alchimiste, joueur professionnel, violoniste, directeur de loterie, espion… Il reste là, à me rassurer, à me parler de la vie, de ses joies mais aussi de ses peines, jusqu’au jour où m’estimant apte à entrer pour de vrai dans l’existence, le vieux médecin décide de me sortir de la couveuse.
— Je vais devoir te quitter sous ma forme actuelle, me dit calmement Casanova. Je ne peux rester que tant que tu es en couveuse. Tu ne te souviendras pas de ma présence. À compter de ce jour, il te faudra être attentif à tes intuitions, à tes songes, et aux signes. Ils viendront souvent de moi. Tes peurs et tes angoisses ne seront que les expressions d’un bon ou mauvais choix. Les intuitions que je t’insufflerai seront parfois brouillées par tes émotions, par tes sentiments. La force des émotions est très grande, elle fausse les analyses les plus pointues, elle brouille nos perceptions des choses.
Je l’implore en lui refilant le même regard triste que lorsque le médecin va me piquer.
— Demande une dérogation pour rester à mes cotés…
— Ne sois pas inquiet, me dit-il avec un large sourire rassurant.
Cette fois, je me mets à brailler le plus fort possible.
— Bon, je veux bien essayer, mais Gabriel et le patron sont très stricts sur le principe de discrétion. Sache que je serai au-dessus de toi, et de temps à autre près de toi. Je consacrerai tout mon temps à suivre tes affaires terrestres, me lance mon élégant ectoplasme.
— Tu as tant de choses à m’apprendre, et puis entrer dans l’existence me fait peur, je t’en prie reste avec moi… Tu viens de vaincre la mort… N’est-ce pas le plus difficile ? Tous les minotaures te sembleront à présent de modestes agneaux.
À cet instant, une sage-femme entre dans la salle des couveuses. Elle a de grandes mains, un gros nez en forme de poire, ses seins lui tombent sur le ventre, ce qui la rend encore plus grosse à l’œil. Sa blouse blanche la boudine, et ses grosses lunettes lui donnent l’air d’une femme méchante.
— Mon jeune ami, tu n’es pas gâté pour ta sortie, il aurait quand même pu t’en trouver une jeune et jolie. La vieillotte a la carrure d’un soldat ! me souffle Giacomo.
— C’est ça qui est censé me donner des plaisirs ?
— Ce n’est pas le meilleur de la race, mais rassure-toi, d’autres sont bien plus désirables, et puis, patience ! Si celle-ci te manœuvre avec délicatesse et te nourrit convenablement, tu pourras profiter de spécimens bien plus attrayants, mais pour les satisfaire tu dois être en pleine forme. J’ai souffert de la faim durant toute mon enfance, alors, demande-lui juste de te nourrir convenablement, ce sera déjà un excellent début.
Elle me manipule délicatement. Sa voix est douce et posée, ses gestes précis divulguent une vraie conscience professionnelle.
— C’est aujourd’hui le grand jour, Monsieur Léalan… Vous revenez de loin, mais vous êtes à présent un bébé en pleine forme… Allez, petit miraculé, direction votre berceau, dit-elle en me sortant de ma cellule de verre.
— À bientôt, Léalan… Et n’oublie pas d’écouter tes intuitions, analyse et comprends tes songes, me rappelle une dernière fois Giacomo en disparaissant.
Son image s’efface graduellement, il s’évapore lentement. J’ai froid, j’ai faim, j’ai peur ! Je me remets à brailler de plus belle. Je veux qu’il revienne. Je me sens seul.
Mais, où est donc ma mère ?
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