Le soleil brille sur le corps dénudé d'Aurélie, Benjamin vagabonde dans les champs du bocage normand…
Dans un village savoyard, Léonce s'apprête à monter dans l'Alpage, Biribi ne le quitte pas d'une semelle…
Un drame se noue, le village de Lianceville est aux abois, le garçonnet a disparu. Indifférentes à la détresse, les heures et les journées passent…
Le berger, poète et musicien, savoure sa Savoie, il ne sait pas qu'il va croiser la route du malheur. Ses montagnes vont lui renvoyer l'écho de la mort… Tandis que dans le village normand, les
secrets et les ragots les plus inavouables vont se profiler sous l'œil sarcastique et l'ombre maléfique du corbeau. Les destins vont se croiser dans une enquête poignante où la vérité, l'espoir
et l'amour conduiront le lecteur sur des sentiers imprévisibles…
EXTRAIT DU ROMAN :
Il fait très chaud à Lianceville. Officiellement, l’été fêtera son arrivée dans deux jours. L’herbe a jauni sous les rayons généreux du soleil. Le bocage normand semble engourdi comme un village
provençal. Il y a trois sortes de gens que les conditions météo réjouissent : les touristes, les agriculteurs, et Aurélie.
Les visiteurs sont peu nombreux dans la région. Les principaux afflux touristiques se situent en juillet et août. Seul le Mont saint Michel, situé à une vingtaine de kilomètres, attire du monde
toute l’année. Le mois de juin est réservé aux puristes, à ceux qui prennent le temps de musarder.
Les agriculteurs sont dans les champs, il y aura beaucoup de fourrage cette année, c’est bon pour le bétail. Contrairement à la moitié sud de l’hexagone, ici l’eau n’a pas manqué au printemps et
la plupart des exploitants vont revendre une partie du fourrage et de l’herbe ensilée.
Il est près de quatorze heures, Aurélie sort par une porte située à l’arrière de la ferme. La cuisine est la seule pièce possédant une porte qui donne sur la pelouse. Elle adore cet endroit, le
coin doit mesurer quinze mètres de long et vingt de profondeur. Une haie épaisse compose un mur de verdure où la sensation d’isolement est prédominante.
Elle verrouille l’huis et tire le volet. Il faut dire qu’à vingt-huit ans, c’est une belle jeune femme mince avec une poitrine ferme et un corps musclé, elle attire le regard des hommes, et elle
le sait. Eric Palud est sorti quelques mois avec elle, mais elle ne l’a pas choisi. Il aurait voulu l’épouser, elle a préféré une autre vie.
Maintenant que le volet est tiré, elle se dirige vers un transat disposé au beau milieu de la pelouse. Ses gestes sont gracieux, sa longue chevelure brune se balance au rythme de son pas. Elle se
baisse pour régler l’inclinaison du dossier et poser une serviette de toilette d’un blanc immaculé. La belle s’allonge sur le dos, entièrement nue. Sur son corps, nulle trace de maillot, le
bronzage est uniforme, seul le marron de l’aréole de ses seins se distingue ainsi que ses poils pubiens aussi noirs que sa chevelure. Nulle obscénité dans le tableau, Aurélie ne s’exhibe pas,
elle profite du beau temps, elle savoure la liberté de son corps.
Le vieux Louis Leboîteux se rince l’œil derrière les arbustes. Ouvrier agricole à la retraite, il aura soixante-dix ans le jour de la fête à Marie. Un peu simplet, il n’a jamais trouvé une femme
acceptant de partager sa couche. Comme il dit souvent : « les femmes ne m’ont pas usé, moi. » Il a trouvé une petite ouverture dans l’épaisseur hermétique de la haie, il se fait discret. Il veut
profiter du spectacle et surtout ne pas être vu pour pouvoir revenir à d’autres moments. Car la belle Aurélie se promène souvent dans le plus simple appareil, l’été, derrière la cuisine. Sûre
d’être seule, elle n’a pas de retenue dans ses gestes.
Il l’a déjà vue faire sa gymnastique sur la pelouse mais dans cette situation, il part au bout de quelques minutes, car le spectacle le stimule trop. Il préfère s’en aller avant d’être découvert,
c’est vrai que certaines postures sont à la limite du supportable.
Parfois, elle fait ses ongles de pieds. Le vieil homme se dit qu’il rêve, alors quand il est hors de portée, il se donne une claque pour vérifier s’il ne fabule pas. Il se rend à l’évidence,
Aurélie ne porte pas de vêtements et cela semble une attitude normale pour elle.
Après quelques minutes, des gouttelettes sont apparues sur le ventre plat de la belle. Elles ont coulé vers son triangle frisé. Elle s’essuie avec une serviette de bain et prend un tube de
produit. Aujourd’hui, Louis s’excite en la voyant se caresser le corps avec la crème solaire.
Trop stimulé par les gestes de sa voisine, il préfère battre en retraite discrètement, il terminera son après-midi en solitaire, chez lui à l’ombre du grand pommier. Il a eu sa ration de
bonheur.
Au loin, un engin agricole passe, il reconnaît chaque machine, une vie dans ce milieu, ça marque son homme. Ce qu’il entend, c’est l’ensileuse à ruban de Joseph Palud, toujours à la pointe du
progrès, le Joseph, un malin celui-là, se dit-il.
Louis aime bien assister aux foires agricoles. Joseph Palud l’avait emmené chercher l’ensileuse, ça lui rappelait le bon vieux temps. Maintenant les paysans n’ont plus rien à faire avec leurs
mains, il y a des machines. Autres temps, autres mœurs, n’est-ce pas, Aurélie ?
Après quelques flirts sans importance, elle s’est mariée. Nombreux étaient les prétendants. L’heureux élu s’appelle Guillaume Leschain. Le cheveu noir comme son épouse, l’homme est taciturne, il
cause peu, le couple mène une vie sans histoires.
Quatre mois après la noce, Benjamin est né, il a aujourd’hui sept ans. C’est un enfant plein d’entrain qui a hérité du caractère de sa mère, curieux de connaître et aimant le contact avec les
copains et copines.
Le mariage d’Aurélie avec le fils Leschain a fait beaucoup jaser dans le village. Les grenouilles de bénitier s’en sont données à cœur joie. Un mariage en blanc avec une mariée qui a un ventre
comme un ballon de football, pensez donc !
Guillaume était radieux, ce jour-là. Aurélie, un brin provocatrice, jubilait de voir ces mégères marmonner entre les pages de leur livre de messe.
Les parents de Guillaume appréciaient leur belle-fille. Ils n’avaient qu’un fils, et l’arrivée d’un héritier les comblait. Les jeunes époux apprirent lors de l’échographie du cinquième mois de
grossesse que la cigogne apporterait un petit garçon dans son panier.
Marie-Louise Leschain, n’eut pas la joie de voir naître son petit-fils, une méningite foudroyante l’emporta trois semaines avant la naissance. Aurélie fut hospitalisée, car le risque de
contamination de la mère et de l’enfant était envisageable. Par chance, il n’en fut rien. Benjamin vit le jour à terme, c’était un beau bébé tout brun.
Guillaume devint un vrai papa gâteux. Dans ses grosses mains calleuses, il prenait son enfant. Il secondait la jeune maman du mieux qu’il pouvait. Elle allaita son fils pendant près d’une année,
elle aimait beaucoup cette sensation. C’est à partir de la naissance de Benjamin qu’elle prit du plaisir à se mettre nue. Lorsqu’elle allaitait, elle montait dans la chambre et quittait tout
vêtement pour donner le sein à son fils. Guillaume n’y trouvait rien à redire, il comprenait les sensations vécues par son épouse et la jalousait un peu.
Henri, le grand-père de Benjamin, ne se remit jamais de la disparition prématurée de son épouse Marie-Louise. On le retrouva un beau jour dans un étang qui longeait la route nationale. Nul ne sut
ce qui s’était passé. Était-ce une sortie de route due à un instant d’inattention ou bien un plongeon volontaire d’un homme au comble du désespoir ?
Guillaume subit de plein fouet ce deuxième choc, en l’espace de dix-huit mois, il avait perdu père et mère, et se retrouva à la tête de l’exploitation familiale. L’amour d’Aurélie et de Benjamin
lui donnait l’énergie indispensable à la poursuite de l’activité.
Hector, le grand-père de Guillaume, habitait deux pièces à l’extrémité de la ferme. À chaque décès, il arrêtait l’horloge et ne la remontait plus pendant plusieurs semaines. Au décès de sa
belle-fille, il avait perdu un peu la boussole. À la disparition de son fils, son état s’aggrava. Il invectivait quiconque se présentait devant sa porte à l’exception d’Aurélie qu’il aimait
beaucoup.
Il n’y avait plus d’homme à la maison en dehors de Guillaume. Le grand-père ne sortait jamais plus de chez lui. Aurélie se trouvait assez souvent nue dans la maison, Guillaume lui demandait de
faire attention, si jamais quelqu’un venait. Elle lui répondait que le chien ferait suffisamment de bruit pour l’alerter.
Il est seize heures trente. À la ferme familiale, Aurélie est rentrée préparer le goûter de Benjamin : un grand bol de lait avec du chocolat, des tartines de pain et du Nutella®. Le garçon est
gourmand, il se précipite toujours sur le pot de pâte à tartiner.
« C’est bizarre se dit-elle, qu’il ne soit pas encore là. » D’habitude il ne perd pas de temps, son chocolat de l’après-midi est sacré, il lui arrive de le préparer lui-même. « Il a dû aller se
promener du côté de l’étang, car je ne l’ai pas entendu depuis un bon moment. »
Elle se décide à l’appeler, point de réponse, Benjamin n’est pas à la ferme. À sept ans, il galope à travers les champs et les chemins du pays. C’est un gosse qui n’est pas sauvage, et tout le
monde l’aime bien au village. Il est sûrement allé voir une copine. Il va souvent voir Virginia, sa camarade anglaise. Il y a aussi Charlène, qui s’amuse avec lui, elle est myopathe et dégage
beaucoup de vitalité malgré le fait qu’elle soit dans un fauteuil roulant.
Aurélie s’est habillée d’un vieux jean et d’un tee-shirt, elle sort de la cour pour appeler à nouveau son rejeton. Le vieil Hector la regarde derrière son carreau, elle lui demande s’il a vu
Benjamin. Que nenni, le vieil homme n’a rien aperçu.
Elle se dit que lorsqu’il aura faim, il finira bien par revenir au bercail, elle s’en retourne donc vers la cuisine. Au passage, Hector frappe au carreau, elle lui tire la langue, le vieillard
aime bien s’amuser un peu avec elle et ces facéties égayent son quotidien.
En maman compréhensive, elle laisse le pot de Nutella® sur la table. Elle fera réchauffer le bol quand le gamin se décidera à venir goûter.
Un peu inquiète, elle se demande où peut bien être son garnement. Il est un peu rêveur, et lui arrive de se poser à un endroit et de ne pas voir passer le temps. Le soir, il raconte des histoires
à sa mère, il possède une imagination débordante, s’invente des personnages et des situations en fonction des lieux et des rencontres. Sa mère aime beaucoup cet aspect de sa personnalité.
Guillaume, quant à lui, aimerait mieux le voir s’intéresser à la vie de la ferme, il caresse l’espoir secret de le voir un jour lui succéder.
La seule chose qu’affectionne Benjamin dans l’activité de l’exploitation, c’est se promener en tracteur ou sur une machine dans les champs et les prés, il a la curiosité dans le sang.
© Richard Keller - Tous droits réservés - Pietra Liuzzo Editions
Commentaires