Florence, vingt huit ans, décoratrice à Bourges, s'apprête à partir pour Montrichard, petite ville au bord du Cher, afin de retrouver Daniel, un jeune artisan ébéniste dont elle a fait la connaissance sur un site Internet de rencontre.
Adeline, amie de toujours de Jeanne, la mère décédée de Florence, persiste à vouloir materner la jeune femme à l'excès et la met en garde avec insistance contre ce qui pourrait n'être, selon elle, qu'une aventure sans lendemain.
Florence, qui n'a pas connu son père, ne supporte plus cette pesante tutelle d'autant plus qu'elle soupçonne Adeline de détenir au moins en partie, le secret qui entoure sa naissance.
À Montrichard, Daniel ne sera pas au rendez-vous. Florence décide de rentrer à Bourges.
Or, le lendemain matin, alors qu'elle attend son train, elle est appréhendée par les gendarmes. Le lieutenant Bardonnèche lui apprend que Daniel a été agressé la veille chez lui, à Aiguevives, et transporté à l'hôpital dans un état sérieux.
La jeune femme est vite mise hors de cause grâce à plusieurs témoignages, dont celui, décisif, de Paul Chevalier, un chauffeur de taxi un peu fantasque qui lui offre d'emblée de se mettre à sa disposition.
Profondément affectée par les évènements, désorientée dans une ville qu'elle ne connaît pas, Florence se laissera prendre en charge par ce sexagénaire qui s'imposera par sa gentillesse et son dévouement, sans pour autant s'immiscer dans sa vie.
Tous deux se mettront en tête de vouloir découvrir qui a agressé Daniel, et pourquoi.
Mais leurs recherches prendront rapidement une tournure singulière…
EXTRAIT DU ROMAN :
— Écoutez, Adeline, mon train part dans moins de trois heures et je ne suis pas en avance. Je dois finir de me préparer. Désolée, mais je vais devoir raccrocher…
— Non ! Attends… Accorde-moi encore une petite minute… Flo… S’il te plaît…
Excédée par le ton geignard de son amie, la jeune femme leva les yeux sur le cadran d’une pendule Campani, un véritable bijou en état de marche parmi le bric-à-brac qui l’entourait.
— Trente secondes, alors… soupira-t-elle.
— D’accord… Ça ne sera pas long… Je n’ai pas l’intention de m’immiscer dans ta vie privée mais en ce moment ta conduite a de quoi surprendre, conviens-en… Toi d’habitude si réservée, si prudente,
si méfiante… Que t’est-il arrivé, bon sang ? Tu fonces tête baissée vers ce… vers cet inconnu… Cela ne te ressemble pas, Flo. Je ne te reconnais plus. C’est à croire que ce type t’a complètement
envoûtée. As-tu pensé une seconde au désastre pour toi, pour ton métier, pour ta vie, même, s’il se révélait n’être qu’un aventurier sans scrupule ? Si ça se trouve, il est en train de te
détruire sans que tu t’en rendes compte. Que connais-tu de lui, au juste ? Ce qu’il a bien voulu te dire ? À peu près rien, en somme… Et de sa famille, encore moins, je présume… Et toi, Flo, tu
te prépares à aller vers je-ne-sais-quoi…
— Vous non plus, Ady, vous ne savez rien sur lui ! Moins que moi, en tout cas. J’ai vingt-huit ans, j’estime être assez grande pour choisir mes amis en toute liberté et organiser ma vie à ma
guise, surtout dans ce qu’elle a de privé. Croyez-vous que votre comportement soit celui d’une véritable amie ?
— Flo…
— Je ne supporte plus votre ingérence permanente dans mon existence ni votre condescendance… Vous me faites perdre mon temps…
— Mais…
— Il n’y a pas de mais qui tienne ! Ce type, comme vous dites, il a un prénom ! Il s’appelle Daniel. Alors, de grâce, cessez de le considérer comme un moins que rien, et moi comme une personne
immature. Je vais finir par regretter de vous avoir fait des confidences. Je suis désolée, mais j’en ai plus qu’assez, Adeline, vraiment. Votre attitude, surtout à l’égard de Daniel me déçoit et
me peine. C’est à croire que vous êtes jalouse dès lors qu’un événement heureux survient dans ma vie.
— Jalouse, moi ? Mais tu déraisonnes, ma pauvre fille ! Me crois-tu vraiment capable d’un tel sentiment ? Enfin, tu me connais ? Je pourrais être ta…
— Ma mère ? C’est ce que vous alliez dire, n’est-ce pas, que vous pourriez être ma mère ? J’aurais dû m’y attendre, tenez… Ça faisait longtemps !
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu…
— Pas de chantage affectif avec moi, je vous en prie ! Vous ne pouvez pas vous substituer à Jeanne Jouaud. Quoi que vous fassiez, vous ne réussirez jamais à la remplacer. Je ne veux pas que vous
me considériez comme la fille que vous n’avez jamais eue, vous comprenez ? Vous ne semblez pas vous rendre compte que votre tutelle a pris fin avec ma majorité. Laissez ma pauvre mère en paix
s’il vous plaît, et laissez-moi aussi.
— Pardonne-moi… Je ne voulais pas te blesser. Tu n’es pas tendre avec moi, dis donc… Enfin, passons… Je voulais seulement te faire comprendre que… Mais c’est inutile, je crois… Bon, écoute, ma
petite Florence…
« Ma petite Florence… »
L’horrible épithète qui hérissait la jeune femme venait d’être lâchée. Sa colère, jusqu’alors endiguée avec peine, déferla.
— Je ne suis pas non plus votre petite Florence ! Bon sang ! C’est exaspérant ! Faudra-t-il que je vous le répète jusqu’à la fin de mes jours ?
— Écoute…
— Non ! Ça suffit, Adeline… Je voudrais à présent que vous me lâchiez. Vous ramenez sans cesse tout à votre précieuse petite personne tout en me mettant la pression. C’est intolérable. Je ne
supporterai pas davantage votre influence ni la façon que vous avez de me culpabiliser à tout propos. M’avez-vous bien comprise, cette fois ?
— Ne te mets pas en colère, Flo, cela ne sert à rien. Puisque tu le souhaites, je vais te laisser… Mais avant, je veux que tu entendes ceci… Je te connais depuis assez longtemps pour m’être
aperçue que quelqu’un était entré dans ta vie et ce, bien avant que tu ne m’en parles. Seul un homme peut faire changer une femme à ce point. Mais c’est vrai, j’en conviens, il s’agit de ta vie
privée. Il n’empêche que je suis inquiète. C’est naturel, non ? J’ai peur que tu ne commettes une énorme bêtise. Je ne voudrais pas, une fois encore, être obligée de te ramasser à la petite
cuiller, et par ta faute, ce coup-ci… Enfin, puisque tu affirmes savoir ce que tu fais…
— En effet, vous ne pouvez pas mieux dire. Je sais parfaitement ce que je fais ! Je n’ai plus besoin d’être chaperonnée. Je n’ai plus seize ans ! Mettez-vous bien ça dans la tête une fois pour
toutes ! Essayez donc de vivre pour vous, bon sang ! Si vous ne pouvez pas faire autrement que de materner, vous n’avez qu’à vous chercher quelqu’un d’autre ! Tenez, trouvez-vous donc un homme !
Croyez-moi, cela vous ferait à coup sûr le plus grand bien !
— Florence !!!
— Non, Adeline ! Je ne veux plus vous écouter. À présent, je vous laisse. Je suis très en retard…
— Florence… Attends !
— On se reverra peut-être à mon retour ! Au revoir !
— Attends ! Quand rentres-tu à Bourges ?
Bouillante de rage, Florence mit fin à la communication en claquant le téléphone sur son socle comme on claque une porte, avec une violence dont elle ne se serait pas crue capable. Elle en fut si
surprise qu’elle reprit le combiné entre deux doigts pour le reposer avec une infinie douceur, un geste absolument inutile qui trahissait son émotion, sa perplexité, mais aussi un début de
remords.
« Elle dit vraiment n’importe quoi, maugréa-t-elle… Me ramasser à la petite cuiller… Non mais, pour qui me prend-elle ? Pour un peu, elle me gâcherait mon week-end… Elle s’estime vraiment
indispensable ? »
Adeline Françoise de Frimoncourt-Bréaumont était la fille unique d’un vicomte qui avait fini sa vie en se balançant sans élégance au bout d’une cravate de chanvre dans le grenier de son manoir en
ruine, après avoir mis sa famille sur la paille.
En dépit de son impécuniosité chronique masquée à grand-peine, travailler aurait signifié pour elle trahir sa lignée aristocratique. Elle vivait donc sans excès d’une petite rente épargnée comme
par miracle lors de la banqueroute de son gentilhomme de père ainsi que d’une pension alimentaire qui venait d’expirer en même temps que son ex-mari dont elle était divorcée depuis quinze ans
mais qui avait eu l’élégance de lui laisser leur petite maison de Marmagne. Ils n’avaient pas fait d’enfants. Elle réagit l’adversité en s’évertuant à donner l’illusion d’une certaine aisance et
à garder sa dignité, mais elle ne trompait plus qu’elle-même.
Après sa séparation, elle était devenue la confidente de Jeanne Jouaud, la mère de Florence, alors qu’elles étaient toutes deux bénévoles en alphabétisation dans une association berruyère. Un
profond sentiment allant au-delà de l’amitié unissait ces deux femmes du même âge que la vie n’avait pas épargnées. Sans jamais faillir, Adeline avait accompagné Jeanne jusqu’à ses derniers
instants dans sa lutte contre l’implacable maladie qui l’avait emportée en peu de temps.
Adeline venait de dépasser la soixantaine. Florence ne lui avait plus connu de liaison depuis sa rupture six ans plus tôt d’avec un officier d’Avord1, rupture reposant sur un malentendu, l’amant,
un fringant capitaine de dix-huit ans son cadet ayant découvert que la pseudo patricienne les berçait tous deux d’illusions car elle était loin de jouir de la fortune qu’il avait escomptée.
Cependant, Florence avait suspecté Adeline d’avoir fait une escapade amoureuse au début du printemps. Elle s’était dit qu’elle n’allait pas à son tour se mettre à surveiller les faits et gestes
de sa duègne. Au moins, durant son absence qui dura une semaine, elle avait eu une paix royale.
Lorsqu’elle rentra à Bourges, Florence ne lui posa donc aucune question. De son côté, Adeline resta muette comme une pierre tombale quant à la nature de son équipée.
Femme cultivée, raffinée, toujours tirée à quatre épingles, Adeline, sur qui les années ne semblaient pas avoir de prise, était aussi une femme d’action et d’influence.
L’amie de toujours, qui préférait par coquetterie qu’on l’appelât Ady, avait tout naturellement été amenée à faire un transfert d’affection sur Florence, l’unique survivante de la famille Jouaud
qui, lorsqu’elle s’était retrouvée seule au monde, entrait dans sa douzième année. Adeline avait obtenu la garde de l’adolescente. Elle l’avait élevée comme s’il s’était agi de sa propre
fille.
Florence Jouaud n’avait, en effet, jamais connu son père. Pour d’obscures raisons, Jeanne s’était toujours gardée d’évoquer cet inconnu devant elle et lui avait fait comprendre qu’il aurait été
inutile d’essayer de transgresser l’interdit. Entre mère intransigeante et fille obéissante, le sujet était donc resté tabou. Jeanne Jouaud avait fini par emporter son secret dans la tombe à
l’âge de cinquante et un ans.
Or, peu à peu, l’idée avait germé dans l’esprit de Florence que sur son lit d’agonie sa mère avait dû faire quelques révélations à sa confidente au sujet de ce mystérieux géniteur. Les deux amies
avaient été trop complices et trop proches l’une de l’autre, pensait-elle, pour qu’il en fût autrement. Elle vivait désormais cette collusion comme une sorte de trahison.
Jusqu’à présent, Florence n’avait jamais osé aborder le sujet avec Ady. Elle savait que le moment de le faire viendrait. Il fallait donc pour cela qu’elles restassent amies, fut-ce au prix de
pénibles concessions.
Il ne se passait pas une journée sans que les deux femmes ne se téléphonent ou ne se voient. Ady venait au magasin plusieurs fois par semaine pour s’enquérir des besoins de Florence. Elle se
chargeait parfois de faire les courses que la jeune femme, absorbée par son travail, n’aurait pas le temps ou aurait oublié de faire. C’était en quelque sorte une façon idéale pour Adeline de
garder un pied au domicile de Florence et ne pas être mise à l’écart de sa vie.
Florence Jouaud avait obtenu son diplôme d’architecte d’intérieur en 1999 à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand. Elle était revenue à Bourges, sa ville natale qu’elle
adorait, pour monter une petite affaire commerciale grâce à l’argent perçu au décès de sa mère.
Spécialiste du design, l’ancien l’attirait de plus en plus. Elle intervenait sur des projets de rénovation, de restructuration de bâtiments pour des particuliers, parfois pour des
professionnels.
Près de trois quarts d’heure lui furent nécessaires aussi bien pour finir de se préparer que pour évacuer sa colère.
L’appartement occupait tout le deuxième étage de l’immeuble, tandis que le premier, au-dessus de la boutique, servait avant tout de bureau mais comportait sur l’arrière une chambre avec une salle
de bain attenante.
Florence redescendit ensuite compter sa caisse et remplir ses bordereaux de chèques en vue de leur dépôt à la banque, un discret sourire traînant sur ses lèvres.
Les mois d’été avaient été bons, en particulier septembre, le meilleur depuis que « La selle d’osier » avait ouvert ses portes, six ans plus tôt. Si les affaires continuaient sur cette lancée,
Florence allait enfin pouvoir remplacer sa vieille fourgonnette poussive achetée dans une vente des Domaines, et refaire la devanture du magasin dont elle avait déjà établi les plans. La peinture
du panneau de bois sur lequel s’étalait « La selle d’osier » commençait à s’écailler. C’était décidé, l’enseigne serait refaite au printemps.
Jusqu’au milieu du siècle précédent, l’emplacement avait abrité, sur l’arrière de l’immeuble, au fond d’une cour, l’atelier d’un bourrelier-rempailleur de chaises. La partie bordant la rue
Beaujouan, qui faisait désormais office de magasin d’exposition, avait jadis été une quincaillerie.
Le jour où Florence avait signé chez le notaire, ce dernier lui apprit qu’elle succédait dans la place à un très lointain cousin du côté de sa mère, un dénommé Anselme Rabelleau, sellier de son
état. Elle avait été heureuse de savoir que la bourrellerie Rabelleau avait prospéré pendant presque un siècle avant de s’éteindre, victime du progrès.
Cette longévité, courante à l’époque, avait néanmoins été perçue par elle comme un heureux présage, mais elle n’en demandait pas tant.
Quand Florence était occupée sur sa planche à dessin au premier étage ou, ce qui était plus rare, sur des chantiers extérieurs, Annie, sa jeune employée de vingt-trois ans, tenait seule le
magasin. Malgré son relatif jeune âge, elle assumait à la perfection cette responsabilité si bien que sa patronne la considérant comme une véritable collaboratrice pouvait lui laisser la boutique
en toute confiance.
Depuis quatre ans qu’elle travaillait à « La Selle d’osier », la vendeuse louait une chambre à la Charmille, un foyer mixte de jeunes travailleurs, situé à la périphérie de Bourges.
Annie Latrier était sortie du lycée professionnel Jean Guéhenno de Saint-Amand-Montrond après avoir obtenu un baccalauréat professionnel vente en alternance, au cours duquel elle avait fait un
stage remarqué à la boutique. C’est pourquoi, Florence lui avait demandé, sitôt ses études terminées, de venir travailler avec elle.
Pour des raisons personnelles sur lesquelles elle ne s’était jamais livrée, Annie Latrier n’entretenait plus de relation avec sa famille. Aînée d’une importante fratrie, elle avait été élevée
avec rudesse dans une exploitation agricole sans confort située entre l’Abbaye de Noirlac et Bruère-Allichamps, à l’écart de la nationale 144 et de toute agglomération.
La veille, euphorique à la perspective de partir à la rencontre de Daniel, Florence lui avait donné en congé les trois derniers jours du mois. Annie l’avait regardée avec stupéfaction en se
demandant ce qui pouvait provoquer chez sa patronne cet état jubilatoire et si elle n’avait pas perdu la raison.
Florence avait souri.
— Cet été, nous avons bien travaillé, Annie… Je suis vraiment très satisfaite de tes services. Allez, à présent, tu peux rentrer chez toi, mais attends…
Elle sortit de son tiroir-caisse cinq billets de vingt euros qu’elle lui glissa dans la main.
— Tiens… C’est pour toi. Tu l’as bien mérité.
L’étonnement de la jeune fille était visible.
— Vous êtes sûre que tout va bien, Florence ?
— Mais oui, Annie, ne t’inquiète pas, tout va très bien. Ce n’est qu’un break qu’on fait toutes les deux. Je pars quelques jours. On se revoit mardi prochain à neuf heures et on discutera de ton
embauche en CDI. D’accord ?
Une joie indescriptible avait éclairé le visage de la jeune fille. Comme d’habitude elles s’étaient fait la bise. Annie Latrier était partie en courant prendre son bus, un grand rayon de soleil
dans le cœur.
Après avoir coupé l’électricité et accroché à l’intérieur de la porte vitrée le panonceau indiquant la réouverture le trois novembre au matin, Florence revint s’asseoir sur l’accoudoir d’un
fauteuil, près du comptoir, son sac de voyage à ses pieds, pour attendre son taxi, les yeux rivés sur la pendule dont les aiguilles à présent ne tournaient plus assez vite à son goût.
Son regard s’arrêta sur le téléphone. Ses pensées allèrent vers Adeline qu’elle venait de rembarrer avec une insolence brutale alors que la pauvre femme ne faisait qu’exprimer ses inquiétudes
avec maladresse. Elle regretta son emportement. N’avait-elle pas tout gâché ? Son amie avait des torts, certes, mais elle qui avait toujours été présente dans les moments pénibles, en particulier
lorsque, trois ans plus tôt, Laurent avait à son tour disparu. Elle ne méritait pas d’être traitée avec pareille brusquerie.
Laurent Gilin et Florence Jouaud, tous deux diplômés d’une école d’arts plastiques, s’étaient liés d’amitié alors qu’ils suivaient les cours du soir hebdomadaires à l’E.N.S.A.B.2, autant pour le
plaisir que pour ne pas perdre contact avec un milieu étudiant fourmillant d’idées créatives.
Ils avaient l’habitude, le vendredi, à la sortie de l’atelier de dessin, d’aller ensemble manger un morceau dans une petite brasserie située à l’angle formé par les rues Édouard Branly et Michel
Servet, après quoi ils rentraient chez eux, chacun de leur côté.
Laurent prit assez vite le pli de raccompagner la jeune femme jusqu’à la porte de son magasin puis d’attendre que les lumières de l’étage fussent allumées pour, après un dernier signe de la main,
s’en retourner chez lui, à pied, à l’autre bout de la ville.
Cependant, les mois passants, leurs tête-à-tête ne se limitèrent plus aux seules dissertations sur l’architecture d’intérieur ou l’histoire de l’art. Ils prirent un tour plus intime.
À plusieurs reprises, le patron fut contraint de les pousser gentiment dans la rue pour pouvoir fermer son bistrot.
Pour les jeunes gens, se quitter devenait de plus en plus difficile.
À l’époque, Florence venait d’avoir vingt-quatre ans. Elle était propriétaire de sa boutique depuis quelques mois et commençait tout juste à gagner un peu d’argent.
Laurent, son aîné de treize mois, héritier d’une grande famille de viticulteurs de Sury en Vaux, dans le Sancerrois, n’avait aucun souci financier. Il ne savait pas encore très bien ce qu’il
allait faire des certificats qu’il avait obtenus en dilettante. Il oscillait entre sa passion pour l’art qu’il aurait aimé enseigner, et une autre, plus inattendue, pour l’océan. Il pouvait
parler de ses courses en mer durant de longues heures en couvrant la nappe de croquis, d’abaques et d’équations compliquées, s’efforçant d’expliquer la conjonction entre courants, force des vents
et amplitude des marées.
La jeune femme ne comprenait pas grand-chose à l’art de la navigation ou à la thermodynamique des océans, mais collée à Laurent, elle suivait des yeux les mouvements de sa main en buvant ses
paroles, le cœur gonflé d’admiration et d’amour comme une voile par grand vent.
Une troisième passion, commune celle-là, prévisible et inévitable, éclipsa bientôt les deux premières. Florence et Laurent s’aimaient profondément.
Délaissant le confort d’une vie sans problème dans une maison bourgeoise appartenant à ses parents, en périphérie de la capitale berruyère, Laurent vint s’installer au début de l’année 2002 dans
le minuscule appartement de Florence. Cependant, dès qu’il le pouvait, il se rendait seul ou avec sa compagne, à La Rochelle, chez un ami de son père, propriétaire d’une société de location de
bateaux, celle-là même où il avait appris à barrer et passé son permis hauturier. Laurent Gilin devenait alors pour quelques jours le fier skipper du « Son of Cronos II », un voilier de treize
mètres avec lequel il faisait corps. Florence l’admirait en silence et se laissait gagner par l’enthousiasme de son compagnon dont elle était de plus en plus éprise.
Début octobre de la même année le couple avait visité un chantier naval dans le Morbihan où le jeune homme envisageait d’acquérir au printemps suivant, un ketch de dix-sept mètres. Ce serait leur
premier voilier bien à eux, un superbe deux-mâts quillard habitable, avec une coque en alu. L’exaltation de Laurent avait gagné Florence qui,
désormais, rêvait elle aussi de croiser au large.
— J’ai envie de passer le permis hauturier, captain Troy… Tu me donneras des leçons…
Elle s’était blottie dans ses bras, submergée par un bonheur immense.
Leur vie s’annonçait heureuse. Très épris l’un de l’autre, ils faisaient chacun ce qu’ils aimaient à l’abri du besoin. Un bonheur total, en somme, presque un rêve mais qui, hélas, fut
éphémère.
En novembre 2002, en revenant de Lanzarote où il avait convoyé de riches propriétaires jusqu’au pied de leur villa d’Arrecife, le « Son of Cronos II », que Laurent barrait seul, fut pris dans une
violente tempête au large de la Galice, à trente milles nautiques du Cap Ortega.
En fin de nuit Laurent lança un S.O.S. puis déclencha sa balise de détresse. Il fut vite localisé, mais à cause du gros temps, les secours n’arrivèrent sur zone que cinq heures plus tard. Ils ne
trouvèrent hélas aucune trace ni du bateau ni de son skipper.
Après une semaine, les recherches combinées, maritimes et aériennes, furent abandonnées et Laurent porté disparu. Son corps ne fut jamais retrouvé
Un journal à scandale émit l’hypothèse qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la disparition du ketch et de son skipper, allant jusqu’à soupçonner une escroquerie à l’assurance et même un
trafic de drogue, mais les enquêtes menées en parallèle par la direction des affaires maritimes et par les douanes espagnoles et françaises confirmèrent sans conteste possible la thèse initiale
de l’accident.
Florence s’était alors jetée sans aucun ménagement dans son travail pour tenter d’oublier son bonheur brisé, le remue-ménage entourant la disparition de Laurent, et surtout éviter la
dépression.
Adeline avait été très présente pendant cette période difficile, multipliant les invitations pour des week-ends dans la fermette qu’elle possédait à Marmagne au bord de l’Yèvre. Elle l’emmenait
au cinéma, au théâtre ou visiter des expositions. Elles s’étaient mises toutes les deux à l’informatique, par curiosité, mais seule Florence avait sauté le pas et acquis un ordinateur, pour son
travail, disait-elle. Bien vite la curiosité l’avait poussée à aller sur des sites de rencontre et c’est sur un de ceux-ci qu’elle avait croisé le chemin de Daniel.
Elle émergea de sa sombre rêverie, décidée à appeler Adeline pour conclure une paix immédiate sans condition avant que la rancœur ne s’installe et ne pourrisse leurs relations. Leur brouille
était idiote. Jusqu’à présent, elles n’étaient jamais allées aussi loin dans la fâcherie.
Alors qu’elle formait le numéro, trois brefs coups de klaxon retentirent dans l’étroite rue du Beaujouan. Florence reposa aussitôt le téléphone, attrapa son sac et sortit.
Après avoir baissé et verrouillé sa grille de vitrine, elle leva le nez en l’air.
Depuis le matin, passages nuageux et éclaircies se succédaient, mais il ne pleuvait toujours pas. La température était douce. L’été s’en allait avec discrétion, poussé par le vent d’ouest. Elle
hésita, adressa aux nuages une moue dubitative puis décréta qu’elle n’aurait pas besoin de parapluie. Elle vérifia une dernière fois le blocage de son rideau métallique et d’un pas décidé marcha
vers le taxi.
— Ah ! Bonjour Victor. Comment allez-vous ? Le central ne m’avait pas dit que c’était vous qui viendriez. Mais je suis contente de vous voir.
Elle jeta son bagage sur la banquette arrière et se laissa tomber à côté. Il lui adressa un clin d’œil dans le rétroviseur.
— J’ai une complice au standard. Quand c’est vous et qu’elle sait que je suis dans le secteur, elle me bipe… Où dois-je vous déposer aujourd’hui ?
— Nous allons d’abord à la Banque Gallibert-Martin. Vous m’y attendrez, je ne devrais en avoir que pour quelques minutes. Ensuite nous irons à la gare.
— C’est comme si c’était fait, mademoiselle Jouaud. Dites, le rideau de fer, le sac de voyage et la gare, ça a tout l’air de ressembler à un départ en vacances, non ? Je ne me souviens pas que
vous en ayez pris cette année…
— Des vacances ? Non, hélas, ce n’est pas encore pour tout de suite… Disons plutôt que je m’octroie un long week-end, répondit-elle un peu embarrassée, déjà transportée par la pensée à cent vingt
kilomètres de là, à Montrichard, prête à se blottir dans les bras de Daniel.
— Ça ne me regarde pas, mais si vous allez sur la côte, le temps n’y sera pas fameux d’après ce que dit la météo. Il devrait pleuvoir assez fort… Paraît même que ça va pas mal souffler du Golfe
de Gascogne au sud de la Bretagne et que…
Victor ne termina pas sa phrase. Évoquer l’océan et ses fureurs devant sa jeune cliente risquait de la mettre mal à l’aise, voire de raviver sa peine. Il connaissait son histoire, les journaux
avaient abondamment relaté la disparition dramatique de son compagnon.
Florence éprouva en effet un petit serrement au cœur. Depuis le drame elle n’était pas retournée sur le littoral Atlantique, ni sur aucun autre d’ailleurs. Il lui semblait que plus jamais elle
n’aurait la force de regarder en face un océan qui avait englouti son bien-aimé et conservé son corps à tout jamais. Sa passion pour la mer s’était transformée en haine profonde, viscérale.
Toutefois, il ne fallait pas qu’elle laisse ce triste souvenir obscurcir son week-end. Elle préféra répondre une banalité en faisant comme si de rien n’était, mais son émotion ne lui permit pas
de maîtriser complètement les trémolos de sa voix.
— Bah ! Qu’il pleuve ou qu’il vente, Victor, l’essentiel c’est de pouvoir changer d’air, vous ne croyez pas ?
— Oui, bien sûr… Vous m’excuserez, mademoiselle…
Elle lui adressa un sourire triste et baissa la tête.
— Mais vous avez raison, s’empressa-t-il d’ajouter, avec un reste de gêne. C’est ce que je me tue à répéter à ma femme. Pourtant, elle se refuse à quitter Bourges. Elle est persuadée que quatre
heures de promenade aux Prés Fichaux valent bien une semaine à la campagne. Remarquez, dans un sens, son argumentation ne manque pas de justesse… Et puis, pour tout vous dire, je ne tiens pas non
plus à prendre ma voiture pour faire des centaines de kilomètres dans les bouchons, j’en fais assez toute l’année…
— Ça, je vous comprends… Moi aussi, j’ai horreur de conduire sur des longs parcours, surtout la nuit…
— Vous voici à la banque, mademoiselle. Si ça ne nous fait rien, je vais aller vous attendre un peu plus loin, là-bas, – il indiqua du doigt les emplacements réservés aux taxis –, car je n’ai pas
envie de me faire aligner. Les municipaux ne rigolent pas en ce moment… Remarquez, ils vont se calmer à l’approche des élections, mais pour l’heure, ils n’y vont pas de main morte. Je ne tiens
pas à leur abandonner une partie de ma recette du matin comme la semaine dernière.
— Ne vous inquiétez pas, Victor, je n’en ai vraiment que pour quelques instants, et puis, je peux faire cinquante mètres à pied. Je vous laisse mon sac…
Florence s’engouffra dans la banque. Moins de dix minutes plus tard, elle était de retour.
À onze heures trente, le taxi la déposa place du Général Leclerc. Elle régla la course, refusa la monnaie que Victor s’apprêtait à lui rendre et, après un petit signe de la main, s’éloigna d’un
pas rapide.
Florence était une jolie jeune femme à la silhouette élancée, mince sans être maigre, les yeux bleus, un regard franc maquillé de façon discrète, plein de charme, des cheveux blonds, mi-longs.
Elle était chaussée de souliers plats, portait un ensemble en jean fait d’une courte jupe et d’une veste ouverte sur un Tee-shirt bleu pâle à col rond.
Elle posa son sac de voyage sur l’appui d’une immense baie vitrée, ramena devant elle la petite sacoche qu’elle portait en bandoulière, sortit son billet, et leva à nouveau le nez vers le ciel,
l’air inquiet.
Le temps était en train de changer. Le vent s’était renforcé. Les nuages se tassaient les uns contre les autres ne laissant plus de place qu’à de très rares petits coins de ciel bleu. Victor
avait raison. Le week-end risquait d’être maussade.
Elle garda les yeux au ciel comme pour défier les puissances célestes dominant les vents et régissant les pluies, puis elle haussa les épaules.
« M’en fiche… De toute façon, il va faire beau à Montrichard ! »
Elle s’engouffra dans la gare, contourna la file d’usagers qui s’étirait devant le seul guichet ouvert à cette heure, tout en se félicitant d’être venue prendre son billet la veille. Elle le
composta puis, d’un pas tranquille, alla s’acheter une revue.
Lorsqu’elle revint vers les quais, le train express régional de 12 h 03 à destination de Vierzon arrivait, presque vide. Elle monta dans la première voiture. À partir de Vierzon, le trajet se
ferait en autocar jusqu’à Montrichard.
Le premier TER du matin aurait eu l’avantage de la conduire jusqu’au bout sans changement mais l’aurait fait arriver trop tôt à destination, vers dix heures. Le rendez-vous avec Daniel n’était
qu’à dix-sept heures. Comment tuer le temps dans une ville inconnue pendant six longues heures ?
Au bout de quelques minutes, elle glissa dans une douce rêverie.
Elle ne connaissait de Montrichard que ce qu’elle avait découvert sur Internet, comme elle ne connaissait de Daniel que ce qu’il avait bien voulu lui dire dans des courriels de plus en plus
enflammés. Sur ce point, Adeline avait un peu raison, Daniel exprimait sa sensualité sans ambages tout en se servant des mots avec délicatesse.
Elle s’était laissée prendre au jeu de la séduction virtuelle, avait dû mettre plusieurs fois le holà à l’empressement du jeune homme, se forçant à refuser l’utilisation de la Webcam, tout en
éprouvant au fond d’elle-même autre chose qu’une attirance physique. Cette relation était très différente de toutes celles qu’elle avait eues avec ses correspondants ces deux dernières années.
Elle était tombée amoureuse de Daniel sans s’en rendre compte.
Daniel était gai, franc, direct et, ce qui était essentiel à ses yeux, célibataire. Cependant, elle croyait pressentir que sa vie recelait un secret ou tout au moins une chose importante, sans
gravité toutefois, une passion peut-être, qu’il avait passée sous silence, le rendant étrangement attirant. Ce n'était sans doute que son imagination et son esprit romanesque qui l'abusaient.
Quoi qu’il en soit, il fallait qu’elle en ait le cœur net.
De son côté, elle était restée évasive sur son passé, laissant à dessein des vides lorsqu’elle avait parlé de sa brève vie avec Laurent. Plus tard, ils auraient le temps de les combler.
Néanmoins, à ce stade de leur relation une rencontre était devenue indispensable. L’hypothétique ne leur suffisait plus. Elle avait envie de lui, de le regarder, de le toucher, de le sentir,
d’entendre sa voix autrement qu’au téléphone, une voix qu’elle avait trouvée sensuelle. Elle avait envie qu’il pose ses mains sur elle et de vérifier que leurs corps s’harmoniseraient aussi bien
que leurs esprits. Une bouffée de désir l’enveloppa dont elle eut honte. Elle eut l’impression que tous les regards étaient braqués sur elle. Elle releva la tête. Le compartiment n’était occupé
que par quatre personnes qui lisaient ou dormaient. Elle se sentit idiote et s’efforça de penser à autre chose.
Le visage d’Adeline se superposa à celui de Daniel. Elle n’avait pas eu le temps de la rappeler, ni l’envie, peut-être. Elle se promit de le faire de son portable dès son arrivée à Vierzon.
Et si son amie avait eu raison sur toute la ligne ?
« Non, je l’appellerai de Montrichard. J’aurai plus de temps et davantage de choses à lui dire… Peut-être… »
Sa pensée glissa à nouveau vers Daniel. Se pouvait-il, comme Adeline l’appréhendait, qu’il ne fût qu’un aventurier sans scrupule n’ayant pour seule motivation que celle de l’accrocher à son
tableau de chasse comme on épingle un papillon sur une planchette de bois tendre ? Non, c’était impossible. Elle ne devait pas penser à ce genre de chose. Il n’y avait aucune raison pour que
Daniel lui ait menti.
Elle se sentit moche d’avoir eu de telles pensées et réprouva de nouveau l’attitude d’Adeline qui avait instillé dans son esprit ces doutes absurdes.
Son Daniel serait là, elle n’en doutait pas, au pied des marches du donjon à dix-sept heures comme prévu, et elle le suivrait, confiante, pour passer avec lui le plus merveilleux des week-ends.
Son cœur se mit à battre différemment.
Le train s’ébranla mettant un terme à des émotions qui partaient dans tous les sens et à un raisonnement intime qui risquait de devenir négatif et d’insinuer le doute.
« Non, il m’attend… »
La météo changea du tout au tout à l’approche de Vierzon. La pluie commença à tomber dru lorsqu’elle prit place dans l’autocar assurant la liaison jusqu’à Montrichard.
Une femme corpulente, volubile, aux effluves méphitiques et vêtue d’un ciré craquelé et dégoulinant, vint en couinant s’asseoir à ses côtés avec, posée sur ses genoux, une petite cage de
transport d’où s’échappaient des miaulements.
Elle se présenta sans façon d’une voix de poissarde et commença à faire des commentaires sur le temps de chien, l’inconfort des cars, le démantèlement du service public, puis sur la lenteur du
chauffeur à se mettre en route.
Pressentant qu’elle allait devoir supporter son caquetage assommant pendant plus d’une heure, Florence fit mine de s’assoupir la tête contre la vitre brouillée, si bien que la jacasseuse
s’endormit, les bras croisés sur sa cage et le nez au-dessus des miasmes excrémentiels de son animal de compagnie.
Au bout de dix minutes, l’odeur devenant insoutenable, Florence décida de changer de place pour s’installer au fond du car. L’imposante matrone grogna quand elle dut bouger pour la laisser passer
mais, à peine rassise, reprit son ronflement.
© Lewandowski Jean-Noël - tous droits réservés - Pietra Liuzzo Editions
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